« Trajectoire et instrument atypique d’un sénégalais » – LE QUOTIDIEN/SENEGAL

DOCUMENTAIRE – Modou Gaye, le joueur de hang : Trajectoire et instrument atypiques d’un sénégalais – Le Quotidien – Sénégal

 

Modou le joueur de hang. Il ne s’agit pas de l’intitulé d’un film de légende, mais d’un documentaire qui mène à une rencontre fondamentale. Au bout de 52 minutes de découvertes et d’émotions, le spectateur se rend compte d’avoir suivi les traces d’un jeune de la confrérie des layènes, chanteur soufi insatisfait et à la quête d’un signe du ciel qui lui est finalement venu des vertus d’un instrument particulier et post-moderne, le hang. Inventé en 2000 à Berne (Suisse) par Félix Rohner et Sabrina Schärer, le hang est un instrument de musique acoustique, fruit d’une synthèse d’années de recherches inspirées par beaucoup d’autres instruments : gong, gamelan, ghatam, tambour, cloche, scie musicale, etc.


«C’est un instrument que j’attendais toute ma vie et qui m’a permis de travailler en 2 ans ce que je comptais réaliser en 10 ans», explique le jeune artiste, premier sénégalais et sans doute aussi, premier africain à jouer de cet instrument que lui-même présente comme «une soucoupe volante» ou «une bombe». Riant, ainsi, sous cape de la terreur ressentie par certaines personnes l’ayant vu pour la première fois avec son instrument. Ainsi, Modou narre avec détachement une mésaventure dont il a été la victime, en Allemagne, quand il a été exfiltré d’un train avec son instrument par la Police locale qui l’avait pris pour un terroriste, à la vue de son précieux hang qu’il gardait sous ses bras, dans un emballage. «Nous n’avons pas besoin de lancer des roquettes, nous avons juste besoin de partager avec le monde» et, faire tomber les barrières de la culture humaine, philosophe l’intéressé en parlant de cet épisode de sa vie.


Sphère métallique aplatie de 53 cm de diamètre et 24 d’épaisseur, le hang comporte huit notes -dont une fondamentale- qui peuvent également résonner par sympathie, ce qui étend encore la gamme. Il est fabriqué dans plus de 15 gammes d’accord de ses huit notes. L’envers du hang produit une note de udu (cruche).
Avant de découvrir cet instrument pour tout dire miraculeux, Modou Gaye n’a pas arrêté de chercher, depuis une dizaine d’années, à sauvegarder et donc à transmettre pour les partager avec le monde, une éducation artistique et une spiritualité qu’il tient notamment de son père, Serigne Sakhir Gaye, maître layène du chant religieux et poète réputé. Saisi par la grâce d’une intuition à lui naturellement venue d’une spiritualité qu’il tire de la synthèse de cultures et de religions diverses, Modou a trouvé dans le soufi-jazz, concept musical dont il est le créateur, les moyens de représenter partout son père et maître, sans pour autant renoncer à d’autres influences.
Après cinq ans de sa vie passé comme chanteur et 8 ans comme lead-vocal de dahiras, il était naturellement destiné à diriger des chœurs layènes, mais son talent lui confère une bien plus grande ambition : réconcilier dans une perspective universalisante, musique religieuse et musique tout court.
S’inspirant à la base de chants et de poèmes propres à une éducation soufie bien du Sénégal, Modou cherche à les mixer et à les harmoniser avec des airs jazzy et de la musique orientale, résurgences de ses multiples pérégrinations et rencontres artistiques. D’abord au Caire où, depuis plus de 10 ans, il essaie de performer sa connaissance de la langue arabe, ensuite au cours de ses nombreux déplacements à l’étranger, dont Paris.
«Le soufisme, c’est mon éducation, le jazz mes origines» africaines, clame cet artiste original à tous points de vue, qui n’a de cesse de conter, avec une passion contagieuse, la découverte qu’il a faite du hang dans une boutique parisienne, de même que sa rencontre avec l’inventeur de cet instrument, Félix Rohner. «Le jazz, c’est la Négritude, c’est l’Afrique» et ses valeurs ancestrales, souligne Modou Gaye en évoquant l’association à la base du soufi-jazz. Il rappelle dans le même temps que pour l’essentiel, au Sénégal, le soufisme est venu de la religion musulmane. Mais la religion musulmane, selon lui, «a adopté le soufisme. Le soufisme était là avant l’islam».
Depuis 12 ans en effet, Modou a réussi à partager ce concept avec une quarantaine d’artistes à travers le monde. Au fil de ses pérégrinations, des roches et cavernes des villages lébous éparpillés sur la partie dakaroise de la côte atlantique, jusqu’au mont Sinaï dont il a arpenté les ultimes hauteurs, pour s’inspirer et être à l’écoute des airs des origines. Le but ultime du soufi-jazz, c’est d’arriver à «une musique silencieuse» qui correspond, selon lui, à une certaine harmonie qui prévalait au début de l’univers, des mélodies en contradiction avec le rythme saccadé de la musique et avec l’élan emporté d’une vie de stress et d’insatisfaction spirituelle.
Pour y arriver, Modou a goûté à toutes les sauces musicales qui s’offrent à lui, s’est donné le privilège inouï de se faire tenter par toutes sortes d’influences. Au finish, il a débouché sur ces notes déchirantes, sur cette musique surprenante de sérénité et qui renvoie à des temps jamais connus, mais qui ont toujours été en chacun de nous. En association avec des instruments orientaux, la voix de Modou accompagnée de son hang, s’élève vers le mystère des âges. A la rencontre de l’autre et à l’écoute de son dire, comme le donne si bien cette image de l’artiste perché seul au sommet du Sinaï, à l’écoute des temps passés et à venir. Contre les particularismes culturels, la démarche de Modou comme rapportée par ce documentaire, engage à une communion universelle, entre la nostalgie d’un Orient qui s’impose comme modèle musicale, et la célébration d’un blues regretté et arraché à l’Afrique.
L’artiste qui suit tant bien que mal son bonhomme de chemin, rêve à long terme d’intégrer le soufi-jazz au show-business et de mettre en place un orchestre national soufi qui se nourrirait des chants religieux des différentes confréries musulmanes sénégalaises.